Mardi 28 mars 2006
Tous ceux qui connaissaient Léonore Botul croyaient également connaître son frère. C'est d'ailleurs l'une de premières choses que l'on vous faisait savoir avant de vous la présenter. Son frère, celui dont elle parlait tout le temps, celui qui semblait être aussi bien son modèle que l'objet de sa plus précieuse attention, ce jumeau avait disparu lorsque Léonore avait à peine cinq ans. Cette tragique séparation était de celles qui ressemblaient de façon troublante à la mort, mais qu'en l'absence d'un cadavre, on refusait d'admettre comme telle. Il semblait que le jeune François eut disparu lors d'une pause déjeuner au bord de l'autoroute, alors que son père était occupé à séduire une caissière, tandis que sa mère se repoudrait le nez. Léonore avait simplement vu son frère sauter du banc où on l'avait posé, et se mettre à gambader tranquillement vers l'autoroute. Le bon sens conclurait sans aucun doute que le jeune enfant, percuté de plein fouet par un quelconque camion, fut déchiqueté de telle sorte qu'on ait jamais retrouvé aucun fragment de sa personne. Mais Léonore ne voulut rien savoir de cette hypothèse, et conclut que l'enfant s'était simplement égaré, profitant du laxisme de ses parents pour disparaître. Si Léonore se souvenait de ce tragique évènement dans ses moindres détails, le reste de ses souvenirs d'enfance était plutôt flou. Selon elle, la disparition de sa moitié l'aurait plongée dans une dépression aussi profonde que précoce et, après divers séjours en clinique psychiatrique, elle aurait finalement décidé de reporter toute sa culpabilité sur ses parents, avant de les quitter pour ne plus jamais les revoir, dès qu'elle fut en age de vivre seule. Je fis sa connaissance lors d'un petit dîner organisé par mon propre frère. Ce dernier, qui avait rencontré Léonore à l'université, me présenta d'abord son frère, en aparté, puis elle. Elle suivait comme moi des cours de psychologie, mais avec deux années de retard. Mon frère nous avait donc présenté, en pensant que nous pourrions bien nous entendre. A cette époque, je n'avais envie de m'entendre avec personne. Léonore devint donc Léo, et peu de temps après, nous étions les meilleures amies du monde. Je la soutenais dans ses études, elle me sortait des miennes, me traînait au cinéma, à des expos ou à des soirées étudiantes. Les soirs que nous ne pouvions passer ensemble, nous les perdions au téléphone. Parfois pour refaire le monde, souvent simplement pour nous raconter notre journée. Pour parler de tout et n'importe quoi, aussi bien de garçons ou de mode, que de grands sujets philosophiques ou politiques.
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